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Arôme artificiel : l'IA et le réel avenir de la musique irréelle

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Photo de couverture par : Possessed Photography / Unsplash
Écrit par : Eamonn Forde
Publié 04 nov 2021
7 min de lecture

L'IA dans la musique n'est pas nouvelle, mais elle est de plus en plus présente. Faut-il en avoir peur ou la considérer comme un nouvel à outil pour les artistes ?

En 1960, le chercheur russe R. Kh. Zaripov a publié le premier document académique sur la composition de musique algorithmique. En 1980, David Cope, à l'université de Californie, a développé ses Experiments in Musical Intelligence (EMI, Expériences dans l'intelligence de la musique) pour analyser la musique existante, comme celle de Bach. Le but n'était pas de prévoir simplement quelle musique ces compositeurs allaient écrire, mais d'y ajouter des facteurs aléatoires pour façonner la musique. Il ne s'agissait pas purement d'un exercice académique. Il a rapidement été utilisé dans un contexte commercial et Cope a sorti l'album Bach By Design en 1993. (EMI est devenu connu sous le nom de Emmy, puis Emily Howell, une avancée claire pour humaniser ces applications technologiques en leur donnant des noms réalistes.)

Depuis lors, de grandes entreprises telles que Google, IBM (avec Watson), iZotope et Jukedeck ont fait des expériences dans ce domaine, en plus de créer des produits commerciaux utilisant l'IA pour produire de la musique. Même Sony, une société s'intéressant à la technologie et à la musique, a utilisé sa technologie Flow Machines AI pour produire « Daddy’s Car » en 2016, « un titre créé dans le style des Beatles ». (Spoiler : c’est affreux.)

En 2017, exactement 60 ans après les premières expériences de Hiller et Issacson, la musicienne Taryn Southern a utilisé la plateforme Amper Music pour sortir ce qui a été présenté comme le premier album entièrement créé par l'IA. L'album dont le titre est un palindrome, I AM AI, a été perçu comme l'avènement de la musique par IA.

Les arguments contre l'IA dans la musique

Il existe cependant d'énormes considérations et objections éthiques lorsque l'IA va au-delà de la notion de « pop star » fictive/artificielle et entre dans le domaine du monde réel. La technologie de deepfake a été appliquée par OpenAI à des artistes, vivants et morts, pour imaginer à quoi pourraient ressembler leurs nouveaux titres.

Nous avons également vu l'IA étudier le chant humain et le répliquer, avec des résultats toutefois mitigés.

On en est même arrivé à un point où un artiste décédé, la pop star sud-coréenne Turtleman, a été ressuscité sous forme d’hologramme et a interprété un titre à la télévision qui n'avait même pas été composé de son vivant.

Il existe un mélange d'inquiétudes artistiques, légales et commerciales autour de la composition de musique par IA, qui tend souvent vers la dystopie. Certains estiment que cela annonce la mort lente de la créativité, avec un remplacement des humains par les machines. D'autres posent des questions sur la propriété intellectuelle autour de la composition par IA : qui, légalement, la possède ? On craint surtout qu'elle prive simplement les compositeurs et musiciens de leur travail.

Les arguments en faveur de l'IA dans la musique

Du côté plus utopiste, on retrouve l'argument selon lequel l'IA exerce un rôle très spécifique et peut coexister avec les musiciens/compositeurs humains.

TIME a montré que l'IA pouvait « lancer un nouvel âge d'or de la créativité » en déverrouillant des possibilités artistiques, au lieu de les cloisonner. « Peu de titres pop sont directement créés par l'IA », et les « progrès plus intrigants » sont réalisés dans deux domaines : 1) le fonctionnel (par ex., bibliothèque musicale où quelques paramètres sont requis pour définir une ambiance ou un ressenti) ; et 2) l'expérimental (créer un « chaos musical et une désorientation avec l'aide de l'IA »).

Au lieu d'assassiner la créativité, l'IA pourrait la soutenir. DJ Magazine a cité le logiciel rekordbox de Pioneer DJ comme un outil positif pour avoir développé un « détecteur vocal assisté par l'IA, pour éviter les clashs vocaux tant redoutés » ; d'autres considèrent qu'elle aide à surmonter le « syndrome de la page blanche des compositeurs ». C'est un peu comme si un parolier utilisait un dictionnaire de synonymes et de rimes, ou comme si un guitariste consultait un tableau des accords lorsqu'il a des difficultés à terminer un morceau.

Interrogé par DJ Magazine sur l'impact de l'IA sur les musiciens professionnels, Jonathan Bailey, directeur technique du fabricant de plug-ins iZotope, a convenu que certains postes allaient être supprimés, mais uniquement les non-créatifs.

« En tant qu'ingénieur du son, si vous voulez gagner votre vie en chargeant une session et en mettant en place le mix le plus générique, sans créativité ni humanité, avant de passer à la mission suivante, je suis désolé, mais vous allez être remplacé par la technologie », explique-t-il sans ménagement.

Enfin, l'IA peut également être utilisée pour soutenir l'apprentissage des musiciens : elle les aide à acquérir et à affiner leurs compétences, et Yousician en constitue un excellent exemple.

L'avis de l'artiste : exploiter l'IA dans un contexte créatif

Le musicien et producteur français Agoria (de son vrai nom Sébastien Devaud) a travaillé avec Bronze pour libérer le potentiel créatif de l'IA pour son titre de 2021, « What If The Dead Dream ». Le logiciel Bronze permet aux utilisateurs de créer un nombre infini de remixes, et ainsi de transformer automatiquement une piste en une infinité de nouvelles formes.

« Avec le machine learning et le deep learning, vous avez un grand nombre d'itérations pour définir les limites du processus d'IA ou d'apprentissage automatique », explique-t-il. « Pour moi, il était donc très important que l'IA n'essaie pas d'imiter ce que je pouvais faire, mais essaie plutôt d'être elle-même. Ainsi, on redécouvre le titre et […] la façon dont on aurait pu le faire. »

C'est une façon d'exploiter l'IA dans un monde créatif, au lieu de présumer que l'IA va tout dicter. Agoria indique également que la musique évolue et existe dans un état de flux constant. « Les lignes entre la version finie et la version améliorée sont très distendues », explique-t-il.

Selon lui, lorsque l'IA est appliquée à des titres existants, elle ne constitue qu'une simple extension de la tradition du folklore européen, dans laquelle les chansons évoluaient naturellement lorsqu'elles étaient transmises d'un troubadour à l'autre, en s'adaptant à leur époque et emplacement spécifique.

Fusionner des marchés : comment l'humain et la machine peuvent grandir ensemble

Au final, comme dans les recommandations sur les services de streaming qui associent l'algorithmique et l'éditorial, les meilleures utilisations de l'IA dans la musique utilisent à part égale l'humain et la machine.

The Conversation a étudié les mouvements pour achever la 10e symphonie de Beethoven, en notant que l'IA avait joué un rôle essentiel, mais que tout le projet avait été dirigé par les entrées des humains qui avaient soigneusement étudié et compris sa carrière et son travail. « Ce projet n'aurait pas été possible sans l'expertise d'historiens et de musiciens humains », a expliqué le site. « Il a fallu une immense quantité de travail, et, oui, de réflexion créative, pour atteindre cet objectif. »

C'est un élément sur lequel Drew Silverman, co-fondateur de l'outil de composition d'IA Amper et compositeur de musiques de film, insiste fortement. « En tant qu'entreprise, l'une de nos croyances principales est que l'avenir de la musique va être créé grâce à la collaboration entre les humains et l'IA », explique-t-il. « Nous voulons que cette expérience collaborative propulse le processus de création vers l'avant. »

C'est ce quelque chose indéfinissable qu'un humain apporte, qui ne peut pas être programmé ni prédit, qui peut élever la musique du rang d'élément fonctionnel à celui d'exceptionnel. Cela ne signifie pas que les machines seules ne peuvent pas produire un travail intéressant et fonctionnel. Cela signifie simplement que, sans l'implication des humains qui évitent les clichés et trouvent de heureux hasards, leur travail ne sera pas durable.

Il serait difficile de conclure sans mentionner Kraftwerk. Ils avaient des années d'avance sur leur temps, compte tenu des implications sociétales et philosophiques de ce qui se produirait si les humains devenaient plus semblables à des machines. Mais depuis les réalisations d'Emily Howell, on emprunte une direction opposée, car le but central de l'IA est de rendre les machines plus semblables à des humains.