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Les défis de l'anonymat à l'ère de l'ubiquité

Sebastiaan Stam / Unsplash
Photo de couverture par : Sebastiaan Stam / Unsplash
Écrit par : Eamonn Forde
Publié 25 nov 2021
8 min de lecture

Dans les arts créatifs, la logique majoritaire veut que tous les artistes aient envie que leur art soit vu. Mais ce point est souvent confondu avec la présomption selon laquelle les artistes eux-mêmes souhaitent également être vus.

Si une grande partie de la puissance de la musique populaire est liée à la notion de célébrité et de personnalité, cela ne signifie pas pour autant que les musiciens veulent être autant célèbres, connus et étudiés que leur musique.

Les musiciens essaient de rester anonymes - et y parviennent parfois – en protégeant leurs visages et leur vie privée des yeux du public. L'ironie qui se cache derrière ce concept est que le souhait même de ne pas commercialiser l'artiste peut être un argument marketing : votre choix de l'anonymat comme forme d’anti-marketing, devient justement l’argument marketing principal.

Scène invisible : les premiers adeptes de l'anonymat

Il y a une longue et vaste liste d’artistes répondant au regard des médias de masse (l'accès répandu à la télévision et aux magazines pop à partir des années 1950, le succès de MTV dans les années 1980, l'ubiquité des réseaux sociaux dans les années 2000) en se positionnant délibérément en tant qu'anonymes.

Ces artistes devaient donc souvent couvrir leur visage avec des masques ou des globes oculaires géants, comme avec The Residents ; ou porter un maquillage de style kabuki, comme Kiss, même si le groupe a clamé que cela ne lui avait jamais donné un anonymat total. En revanche, cela lui a offert le luxe de pouvoir changer certains membres sans que l'aspect du groupe n'en soit trop affecté.

Parfois, l'anonymat peut avoir des conséquences imprévues, comme dans le cas de Klaatu : des rumeurs ont commencé à circuler début 1977, selon lesquelles le groupe était en fait une reformation des Beatles enregistrant sous un pseudonyme. Cela a aidé à donner de la visibilité au groupe mais, celui-ci n'ayant pas étouffé rapidement les rumeurs en révélant son identité réelle, son anonymat est en fait devenu une entrave.

À la fin des années 1990, ayant peut-être pressenti la direction que prenaient les choses et en se moquant des critiques selon lesquelles la dance était « sans visage », Daft Punk a connu un énorme succès, même si ses membres se cachaient derrière des marques de fortune (pour la plupart de leurs apparitions, en dehors de quelques-uns de leurs premiers spectacles) qui sont finalement devenus leurs emblématiques masques de robot. Cette astuce a été adoptée par d'autres membres du monde EDM grand public, notamment deadmau5 et Marshmello, ainsi que des artistes plus expérimentaux comme SBTRKT.

L'anonymat est aussi très courant dans le monde du métal, avec notamment des groupes comme GWAR, Slipknot, Lordi et Sleep Token, de même que Buckethead, ancien guitariste de Guns N’ Roses.

L'anonymat existe aussi dans le rock indépendant, bien qu'il y soit bien moins fréquent que dans l'EDM et le métal. À Glasgow, The Phantom Band changeait de nom à chaque concert à ses débuts et jouait avec des sacs sur la tête, avant d'abandonner l'idée. À Londres, Black Midi a tenté de s'entourer d'une aura de mystère en ne téléchargeant pas de vidéos ni de musique en ligne, mais cet anonymat est rapidement devenu tout simplement peu pratique.

Que voulez-vous cacher ? Méfiance face à l'anonymat

Le rock indépendant semble également être un genre dans lequel la notion d'anonymat sape l'authenticité perçue des actes. Après avoir utilisé leur anti-image en tant qu'accroche marketing pour susciter un intérêt initial, les groupes finissent par oublier cette idée. Ici, l'anonymat est une stratégie à court terme plutôt qu'un objectif à long terme.

Les efforts pour être anonyme peuvent être perçus comme une réaction à la saturation du marketing autour de la musique, ou une critique explicite de ce point, mais la conséquence ironique est que l'anti-marketing est déformé par les fans et les médias jusqu'à en être traité comme une astuce marketing cynique.

Les artistes peuvent prétendre vouloir être anonymes afin que les gens ne se concentrent pas sur leur personne, mais uniquement sur leur musique, la laissant faire tout le travail. Mais plus vous voulez que les gens ne se concentrent pas sur les créateurs de la musique, plus le public a envie de savoir non seulement qui sont ces gens, mais aussi pourquoi ils ne veulent pas dévoiler leur identité. C'est le grand paradoxe de l'anonymat dans la musique.

Le producteur de dubstep Burial y a fait face par le passé, avant de révéler son identité, William Bevan (Pitchfork suggérait même que son anonymat était devenu un mème). Le collectif néo-soul SAULT doit également y faire face même si le groupe a réussi à sortir cinq albums sans que personne ne révèle son identité.

Reconnaissant qu'il y aurait une réaction violente du public, ainsi que des enquêtes par les journalistes et les fans, l'une des Nameless Ghouls (nom donné aux membres) du groupe de métal suédois Ghost a suggéré que l'objectif final n'était pas forcément le fait d'être anonyme, mais plutôt d'être énigmatique.

« Tout le monde parle sans cesse de l'anonymat, j'ai d'ailleurs un commentaire à ce sujet, mais je pense aussi qu'on n'a pas besoin d'être anonyme ou masqué pour avoir une sorte d'image clandestine », a déclaré le membre dans une interview. « Ce que je veux dire, c’est que je sais exactement où sont nés certains artistes, quels sont leurs noms et où ils habitent, mais ils sont encore très bien cachés, en quelque sorte. »

Valeurs cachées : se protéger contre la critique ou la désapprobation

À l'ère de l'ubiquité des réseaux sociaux, un argument veut que l'anonymat soit la dernière ligne de défense pour un artiste. Un membre de Drag Step, un « side-project super ultra-secret de hip-hop », a expliqué la raison derrière son souhait de rester anonyme : « En fait, le but est de nous protéger des critiques personnelles », explique-t-il. « En effet, nous pourrions potentiellement être critiqués en raison du genre de musique que nous faisons. C'est un genre synonyme d'‘authenticité.’ Nous ne sommes pas authentiques. »

Le rappeur français Kekra, quant à lui, porte un masque par crainte de la désapprobation de ses parents, sans argument plus profond ou philosophique. Il dit qu'il aurait préféré être médecin ou avocat, mais qu'il a choisi le hip-hop et voulait donc dissimuler sa carrière à sa mère car « elle aurait été déçue », ne considérant pas le rap comme un « vrai travail ».

Les traces sur les réseaux sociaux mèneront à vous

Il est presque impossible d'effacer toutes vos traces sur Internet, si vous avez commencé à faire de la musique alors que vous n'aviez pas encore choisi d'être anonyme. Le chanteur de country Orville Peck a été démasqué comme étant le batteur de Nu Sensae et le chanteur d'Eating Out, car les gens ont reconnu ses tatouages.

Tout le monde laisse inévitablement des indices similaires en ligne. La décision d'être anonyme doit donc être prise dès le début, afin d'éviter de laisser traîner ce type d'indices : quelqu'un finira par les trouver pour détruire la bulle d'anonymat soigneusement créée autour d'un musicien inconnu.

Comme le dit l'une des Nameless Ghouls de Ghost : les réseaux sociaux sont un piège pour les musiciens. Si vous ne l'alimentez pas, l'algorithme travaille contre vous et une certaine forme d'anonymat devient alors plus une punition qu’une récompense. Vous vous retrouvez donc à devoir l'alimenter régulièrement avec de nouvelles publications. Selon ce membre, il vaut mieux se retirer complétement et d’être complètement absent des réseaux sociaux.

L'ampleur des investigations que les journalistes et fans peuvent mener aujourd'hui rend la tâche de plus en plus difficile, voire impossible, lorsque l'on souhaite rester anonyme.

Le musicien italien Liberato parvient pour sa part à rester anonyme, mais les rumeurs sont allées bon train. On a tout dit sur lui : qu'il était un poète issu d'une banlieue pauvre, ou encore une équipe complète de producteurs d'électronique, et même « un jeune incarcéré dans une maison de correction sur une île près de Naples ».

C'est peut-être le meilleur moyen de vous y prendre : avoir tant d'histoires si extrêmes et contradictoires sur vous rend le mythe très confus et impénétrable. Chaque histoire sur votre passé devient encore plus fantastique et un moyen encore plus puissant d'éloigner les fans de la réalité sur votre passé, sans doute moins intéressante.

En solo : pourquoi se lancer seul est l'option la plus sûre 

Les groupes ou artistes anonymes sont rarement complètement seuls, car ils sont souvent entourés de collaborateurs, de producteurs ou d'employés de label. Les chances de fuites d'informations les concernant augmentent de manière exponentielle à mesure qu'ils ont davantage de personnes autour d'eux.

La situation idéale pour un musicien qui veut garder un secret total consiste à agir en solo, comme le graffeur Banksy. Il travaille seul afin d'être le seul à pouvoir révéler sa véritable identité.

Tout comme un agent secret, l'artiste qui souhaite garder son identité secrète aux yeux du public n'a pas d'autre choix que d'être complètement seul. Il peut diriger la façon dont son image (anonyme) est présentée au monde. Il est le seul à pouvoir s'assurer que toutes les protections sont en place pour garantir l'absence de fuite risquant de révéler qui il est.

La logique ici semble être la suivante : être complètement anonyme est entièrement conditionné par le fait d'être complètement autonome.