INFLUENCES

Comment parvenir à l'égalité des genres dans l'industrie musicale ?

How can we achieve gender equality in the music industry?
Photo de couverture par : Wan San Yip
Écrit par : Rhian Jones
Publié 27 Apr 2021
7 min de lecture
Contributeurs
  • Andreea Gleeson
    Andreea Gleeson
    Tunecore Chief Revenue Officer
  • Hanna Kahlert
    Hanna Kahlert
    Cultural Insights Analyst & Content Editor at MIDiA Research

Malgré une époque progressiste en apparence, la représentation des femmes dans la musique reste inégale. La dernière étude d'Annenberg a révélé que sur les 900 chansons les plus populaires de 2012 à 2020, les femmes ne représentaient que 21,6 % des artistes, 12,6 % des auteurs-compositeurs et 2,6 % des producteurs. Une autre étude publiée en mars dernier par TuneCore, Believe et MIDiA Research, intitulée Be The Change, s'est penchée sur l’origine de ces statistiques, en se concentrant sur le secteur des artistes indépendants. 

Cette étude a su mettre en exergue les défis et expériences vécus par 401 créatrices du monde entier. 81 % des personnes interrogées pensent qu'il est plus difficile pour les artistes féminines que pour les artistes masculins d'être reconnues, et près de deux tiers ont identifié le harcèlement sexuel ou l'objectivation comme étant un défi majeur. Vous trouverez les résultats complets de l'étude dans le lien ci-dessus. 

L’article traite ainsi des résultats avec Hanna Kahlert, Cultural Insights Analyst & Content Editor chez Midia Research. Elle a participé à l'élaboration du sondage utilisé pour recueillir les résultats de l'étude, a mené les interviews qualitatives et a participé à la rédaction du rapport. En outre, Andreea Gleeson, Chief Revenue Officer chez TuneCore, nous invite à suivre trois recommandations : lire l’étude afin de prendre conscience des problèmes existants, partager cette étude au maximum avec son entourage et enfin rejoindre ce groupe, permettant aux personnes travaillant dans l'industrie musicale de contribuer au changement. 

Andreea, d'après ce que j'ai compris, cette étude est une initiative de TuneCore. Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez voulu la mener ?

Andreea : Lorsque j'ai commencé l'année dernière à travailler plus étroitement avec Denis Ladegaillerie, CEO de Believe, nous avons tout d'abord parlé de nos objectifs et des résultats clés. Le manque de parité hommes-femmes est la première chose qui nous a sauté aux yeux. Nous avons donc décidé de gérer ce problème en priorité au sein de l'organisation. La représentation faible des femmes m'a de toute façon toujours dérangée — chez TuneCore, 28 % de nos clients sont des femmes et c'est le cas depuis que j'ai rejoint l'entreprise il y a cinq ans. Pour moi, il était primordial d'obtenir des réponses à ces questions. Nous ne sommes en effet pas supposés rencontrer les mêmes obstacles au niveau des artistes indépendants qu'au niveau des artistes en top des classements. Les résultats de la dernière étude d'Annenberg ont montré qu'aucun progrès notoire, au niveau de la représentation féminine, n'a été réalisé au cours des 10 dernières années dans les hautes sphères du monde musical. En effet, en 2020, la présence des artistes féminines dans le domaine de la musique populaire a diminué pour atteindre 20,2 % [contre 22,5 % en 2019]. La bonne nouvelle, c'est que la représentation des artistes racisés a augmenté au cours des 10 dernières années, passant de 38 % en 2012 à 59 % en 2020, et c'est pour cette raison que nous voulions plutôt concentrer notre étude sur la parité. J'ai commencé à approfondir mes recherches pour découvrir que les études liées aux raisons de ce phénomène et à la résolution du problème sont rares. J'ai également découvert qu'aucune étude n'était dédiée aux artistes indépendants, et j'ai donc décidé de mener ma propre enquête. 

Deux choses m'ont vraiment frappée : la première, c'est que les femmes ne veulent pas être traitées différemment. Elles veulent avoir le même accès aux ressources et aux mêmes opportunités que les hommes. 

Andreea Gleeson Chief Revenue Officer at TuneCore

Quel est, selon vous, l'enseignement le plus important ou le plus utile de cette étude ?

Hanna : L'une des réponses les plus importantes qui nous est remontée par les femmes est la question des chiffres, qui prouvent que le manque de parité est une réalité et non juste une impression. Beaucoup d'hommes découvrent ces résultats en se disant : « Ces chiffres sont alarmants et nous ne le savions pas ». Nous espérons vraiment que cette réalisation marquera le point de départ d'un véritable changement. Les personnes interrogées ont également déclaré que les discussions à ce sujet étaient nombreuses, mais qu'il s'agissait souvent de paroles en l'air découlant sur des mesures symboliques. L'industrie de la musique, et tout ce qui s'y rattache, résiste au changement, les discussions sont une chose positive mais insuffisante, il faut maintenant agir.

Andreea : Deux choses m'ont vraiment frappée : la première, c'est que les femmes ne veulent pas être traitées différemment. Elles veulent avoir le même accès aux ressources et aux mêmes opportunités que les hommes. Il ne s'agit pas seulement d'avoir un panel de femmes pendant le festival SXSW, il s'agit par exemple de savoir de quelle façon les femmes sont représentées sur tous les panels. Ensuite se pose le degré de complexité de la solution puisque le problème est très largement répandu. Comme je l'ai dit, nous sommes en train de régresser, et le fait d'espérer un changement en faisant les choses de la même façon est relativement utopique. Il faut nécessairement aborder la question différemment si nous voulons réellement provoquer un changement et c'est quelque chose que nous devons tous faire de manière individuelle. 

Comment souhaiteriez-vous que l'industrie musicale dans son ensemble réagisse aux résultats ? Quel changement serait le plus efficace ?

Hanna : Ce que nous avons pu recueillir de la part des participants, c'est que ces artistes veulent avoir la possibilité de faire leurs preuves, d'acquérir de l'expérience, d'être formées, et d'être respectées et traitées de manière égale. On entend souvent dans le cadre des politiques de diversité : « Nous devrions simplement prendre la meilleure personne pour le poste » et c'est effectivement ce qu’il faut faire, mais il faut aussi s’assurer que le réservoir de talents et leur recrutement sont équilibrés et bien diversifiés. Le talent est bien présent, il permet d'ajouter de la diversité à votre portfolio et d'apporter de la valeur à ce que vous faites en tant qu'entreprise. Le fait de donner ce genre d'opportunités aux gens représente une situation win-win pour toutes les parties. Cela signifie peut-être qu'il faut passer par un parcours un peu plus créatif - quand on est une femme, une personne LGBT ou un membre d'une minorité ethnique, on a peut-être pas eu la possibilité d'obtenir les mêmes qualifications qu'un homme blanc, mais on a quand même pu accumuler suffisamment d’expérience pour prétendre aux postes que l’on convoite. Peut-être que les recruteurs doivent élargir leur vision et revoir ce qu’ils considèrent comme une compétence valable.

Andreea : Chacun d'entre nous a un rôle à jouer dans le cadre de son travail. Que pouvons-nous faire au quotidien pour tirer parti de notre position et contribuer à la défense de cette cause ? C'est une question que j'ai dû me poser : que pourrais-je faire d'autre au sein de mon entreprise et en dehors ? La seule façon d'améliorer la situation est de commencer à travailler avec les différentes entreprises du secteur pour essayer de mettre en place des mesures concrètes. Je discute beaucoup de manière collaborative avec d'autres dirigeants aussi passionnés que moi par les changements à apporter dans ce domaine.

Quand on est une femme, une personne LGBT ou un membre d'une minorité ethnique, on a peut-être pas eu la possibilité d'obtenir les mêmes qualifications qu'un homme blanc, mais on a quand même pu accumuler suffisamment d’expérience pour prétendre aux postes que l’on convoite.
Peut-être que les recruteurs doivent élargir leur vision et revoir ce qu’ils considèrent comme une compétence valable.

Hanna Kalhert Cultural Insights Analyst & Content Editor at MIDiA Research

J'imagine que les musiciennes se sentent un peu découragées par le statu quo en découvrant les résultats de l'étude. Avez-vous des conseils à leur donner ?

Hanna : Même si les chiffres sont un peu déprimants, il y a un grand message d'espoir. Le secteur est dans une bien meilleure situation qu'il y a dix ans. Ces sujets sont abordés, ils sont pris au sérieux et les créatrices attendent bien plus de leur carrière que ce qu'elles auraient pu imaginer atteindre dans le passé. Des outils et des réseaux commencent à faire la différence. Le changement prend beaucoup de temps, mais on en observe les prémices et le nombre de personnes prêtes à y prendre part est maintenant bien plus important.

Andreea : Rien que le fait de parler du problème et d'essayer de trouver des solutions montre une progression nette par rapport à la situation de pré-étude. Je remarque maintenant un réel engouement quand j'en parle autour de moi. Tout le monde veut agir différemment au vu des résultats de cette étude et des mauvais résultats de l'étude Annenberg. Dans l'univers sportif, les athlètes vedettes ne deviennent pas ce qu'ils sont en mettant l'accent sur ce qu'ils savent faire, ils se concentrent sur ce qu'ils ne savent pas faire afin de s'améliorer. Nous devons faire de même.