

Sixième marché mondial de la musique enregistrée et deuxième marché européen en 2025¹, la France est depuis longtemps un moteur de l’industrie musicale mondiale. Durement touchée par la crise du secteur de l’enregistrement au milieu des années 2000, l’industrie locale a réussi à innover pour retrouver tout son éclat.
La France possède un taux de pénétration Internet élevé (plus de 94 %²) et une population de 68 millions de personnes numériquement actives, dont les habitudes de consommation musicale se sont naturellement tournées vers le numérique au fil des ans. On peut donc affirmer sans risque de se tromper que le streaming a joué un rôle clé dans la résolution de cette crise et a façonné le paysage actuel de l’industrie musicale française. Mais est-ce là la seule explication ?
Pour en savoir plus, nous avons rencontré Henri Jamet, directeur général de Believe France.
Au cours de cet entretien, nous avons abordé non seulement la situation actuelle du marché musical français, mais aussi ses spécificités et la manière dont ce marché historique évolue aujourd’hui dans un contexte de plus en plus mondialisé.
Alors que 2025 marque une décennie de croissance ininterrompue, comment se porte le marché français de la musique enregistrée ? Peut-on affirmer que la technologie numérique a permis à l’industrie du disque française de sortir de la crise des années 2010 ?
L’industrie musicale française a entamé sa reprise vers 2016, après des années de déclin liées à la chute des ventes de supports physiques et au piratage. Presque dix ans plus tard, elle se porte à merveille1.
En 2025, le chiffre d’affaires de la musique enregistrée a progressé pour la 9e année consécutive, dépassant pour la première fois depuis 2005 la barre des 1,071 milliard d’euros1, une hausse de 3,9 % par rapport à 2024. Cette relance s’explique principalement par l’essor du streaming musical et par une population de plus en plus familiarisée avec le numérique. Le streaming musical représente désormais plus de 78 % du chiffre d’affaires de la musique enregistrée en France et continue de tirer le marché vers le haut.
Parallèlement à cette croissance du streaming, on observe aussi un retour d’intérêt pour les supports physiques, qui représentent 22 % du chiffre d’affaires de la musique enregistrée1, dont 12 % pour le vinyle, qui connaît une popularité croissante auprès des collectionneurs et du jeune public.
Et pour couronner le tout, la consommation de musique atteint elle aussi des sommets ! Selon une étude du Syndicat national de l’édition phonographique (SNEP), les Français écoutaient en moyenne près de 19 heures de musique par semaine en 20243.
Quand on regarde le classement des 20 albums les plus vendus en France en 2025, deux choses sautent immédiatement aux yeux : la grande majorité des artistes représentés sont francophones et le hip-hop occupe une place très importante. Comment expliquez-vous cette prédominance ?
La scène musicale française est caractérisée par sa diversité, sa créativité et une très forte identité locale. En 2025, les trois quarts des 200 meilleurs albums et 53 % des 100 000 titres les plus écoutés en streaming audio et vidéo étaient des productions françaises1. Les artistes français et la musique française se portent très bien, surtout si l’on regarde le haut des classements. Cette orientation locale, soutenue par les politiques culturelles, distingue la France dans un paysage musical en streaming largement mondialisé.
Le hip-hop s’est imposé comme le genre musical dominant ces dernières années, dominant les classements et générant un volume important de streaming. Des artistes comme Franglish, Keblack et Bouss incarnent une nouvelle génération qui mêle des influences urbaines, afro et trap, trouvant un écho particulier auprès du jeune public.
Les artistes français et la musique française se portent très bien, surtout si l’on regarde le haut des classements. Cette orientation locale, soutenue par les politiques culturelles, distingue la France dans un paysage musical en streaming largement mondialisé.
Henri Jamet
Managing Director, France
La pop reste également un pilier solide du marché français, avec des artistes grand public et indépendants qui connaissent tous un franc succès, et des labels comme naïve contribuent à faire découvrir la pop française contemporaine à un public plus large.
Et la France étant évidemment depuis longtemps une capitale mondiale de la musique électronique, celle-ci continue d’occuper une place particulière dans la culture française. De nouveaux artistes comme Trym et TDJ font leur apparition aux côtés de figures de longue date telles qu’Acid Arab et The Blaze.
Fait intéressant, la pop et le hip-hop représentaient chacun un tiers de l’audience en streaming en 20251. Chaque année apporte de nouvelles surprises : par exemple, les recettes issues du streaming de musique classique ont dépassé celles des ventes physiques pour la première fois de l’histoire l’année dernière !
Avec 77 % de parts de marché dans le secteur de la musique enregistrée en France, le streaming est devenu la première source de revenus des artistes et des labels. Quant aux plateformes, elles ont elles aussi besoin d’artistes locaux pour satisfaire leur public. Comment ce nouvel écosystème entre plateformes et artistes s’est-il structuré ?
Le streaming domine en effet la consommation musicale en France. En 2025, on comptait environ 18,7 millions d’utilisateurs de streaming, une hausse de 5,6 % par rapport à 20241. En 2025 toujours, les revenus du streaming ont continué de croître : les abonnements ont augmenté de 5 % et le streaming financé par la publicité de 5,6 % (selon le SNEP1). Cependant, les abonnements payants restent à la traîne par rapport aux autres grands marchés : seuls 27,1 % de la population sont abonnés à un service de musique, ce qui place la France derrière des pays comme les États-Unis et le Royaume-Uni.
Les relations entre les plateformes de streaming et l’écosystème musical français sont désormais stratégiques et interdépendantes. Les artistes et les labels comptent sur des plateformes telles que Spotify, Deezer, Apple Music, Amazon Music et YouTube pour assurer leur visibilité et leur rentabilité. À l’inverse, ces plateformes ont besoin de contenus locaux — en particulier de musique en langue française — pour rester culturellement pertinentes et compétitives.
Cela a donné naissance à un écosystème structuré au sein duquel les plateformes de streaming collaborent avec les labels pour élaborer des stratégies éditoriales, promouvoir les artistes émergents et créer des playlists reflétant les goûts locaux. Les plateformes fournissent également des analyses de données, aidant ainsi les artistes à optimiser leurs sorties et à se développer à l’international. Des programmes tels que Spotify RADAR, Deezer NEXT et YouTube Music Sessions soutiennent les artistes en début de carrière par le biais de campagnes marketing et sur les réseaux sociaux, faisant d’eux des partenaires stratégiques plutôt que de simples fournisseurs de contenu.
Parallèlement, les réseaux sociaux tels que TikTok et Instagram favorisent la découverte musicale et la visibilité internationale, en particulier auprès des jeunes auditeurs (15-24 ans), redéfinissant ainsi la manière dont le streaming est appréhendé.
Avec des recettes d’exportation de la musique en hausse de 19 %, il semble que les artistes français gagnent en importance sur la scène internationale. Hormis les événements exceptionnels comme les J.O, qu’est-ce qui explique cette dynamique ?
Les recettes issues des exportations musicales françaises ont bondi, passant de 136 M€ en 2023 à 162 M€ en 2024, reflet d’une expansion internationale dynamique. Selon le CNM4, le nombre de certifications à l’exportation a également connu une forte hausse, passant de 174 en 2020 à 424 en 2023. Cette croissance va bien au-delà d’événements ponctuels comme les Jeux Olympiques. En réalité, elle est principalement due à l’évolution des stratégies des artistes, des producteurs et des labels. Par ailleurs, le SNEP a également confirmé que les recettes des exportations de films français s’élevaient à 148 millions d’euros en 2025, soit une augmentation de 11 % par rapport à 2023.
Le streaming et les réseaux sociaux ont également révolutionné la manière dont les artistes français touchent le public international. Les contenus viraux sur TikTok et les placements dans les playlists des plateformes de streaming aident les artistes français à surmonter les barrières linguistiques et culturelles. Beaucoup d’artistes Believe ont tiré parti des données de streaming internationales et des campagnes sur les réseaux sociaux pour étendre leur présence au-delà de la France. The Blaze en est un excellent exemple : le groupe s’impose désormais sur les marchés européens et nord-américains.
C’est bénéfique pour les artistes, car cette visibilité internationale se traduit par une augmentation des revenus issus du streaming, de nouvelles opportunités de tournées et des partenariats avec des marques. Au final, cette forte hausse à l’exportation reflète un nouvel écosystème où les outils numériques et le soutien stratégique permettent à la musique française de trouver un écho mondial.
Alors que le marché français continue sa croissance, comment le voyez-vous évoluer au cours des 5 à 10 prochaines années, en termes de revenus, mais aussi de consommation et de genres musicaux ?
Il est important de garder à l’esprit l’attachement profond du public français aux productions francophones. C’est une caractéristique déterminante du marché musical français, qui contraste fortement avec de nombreux autres marchés où l’anglais domine. Par exemple, parmi les 20 albums les plus vendus en 2025, 16 sont interprétés en français1.
Cela tient à la fois à des préférences culturelles et à des politiques de protection, la France imposant des quotas qui obligent les stations de radio à diffuser au moins 40 % de chansons en français, ce qui contribue à préserver et à promouvoir les artistes et les auteurs-compositeurs nationaux. Et je ne vois pas cela changer.
La prochaine décennie verra la musique française renforcer ses racines locales tout en étendant son rayonnement international, grâce à l’innovation, à une stratégie d’exportation bien pensée et à un public dynamique et connecté.
Henri Jamet
Managing Director, Believe France
Je pense plutôt que les habitudes de consommation deviendront de plus en plus interactives, les plateformes de réseaux sociaux comme TikTok et Instagram influençant non seulement la découverte, mais aussi la création, faisant ainsi de la musique une expérience plus collective.
Au niveau musical, les frontières entre les genres continueront de s’estomper. Le rap français et la musique urbaine, déjà dominants, vont continuer à évoluer, en fusionnant avec des influences afrobeat, électroniques et pop pour créer des sons hybrides qui plairont en France et à l’étranger. Parallèlement, les genres de niche et les sons régionaux gagneront en visibilité grâce aux plateformes numériques, offrant ainsi une nouvelle visibilité aux artistes en marge du courant dominant.
Je pense que le marché français de la musique est appelé à connaître une croissance régulière, en termes de chiffre d’affaires comme de diversité des modes de consommation. La prochaine décennie verra la musique française renforcer ses racines locales tout en étendant son rayonnement international, grâce à l’innovation, à une stratégie d’exportation bien pensée et à un public dynamique et connecté.
À propos d’Henri Jamet
Véritable passionné de musique, Henri Jamet occupe le poste de Directeur Général de Believe France depuis septembre 2024.
Fort de plus de 20 ans d’expérience dans l’industrie musicale, il a d’abord travaillé chez Universal Music et Wagram, avant de rejoindre Believe France en 2013 en tant que Directeur Marketing, puis de prendre la direction des labels maison. Avec ses équipes, il a fait d’AllPoints un acteur incontournable de la scène rap française, a positionné naïve comme un label pop de premier plan et a lancé les labels innovants Animal63, All Night Long et Morning Glory.
SOURCES
1. Syndicat National des Editeurs Phonographiques – La Production musicale française en 2025
2. DataReportal – Digital 2025 France
3. SNEP – La Production musicale en 2024
4. Centre National de la Musique – Certifications Export 2024





