SOUND CULTURES

Comment la Pop Urbano a conquis les charts : Une musique hybride en gestation pendant des décennies

© Frank Romero
Photo de couverture par : Frank Romero
Écrit par : Pablo Borchi
Publié 06 mai 2021
6 min de lecture

On peut dire que la musique latine possède quelque chose de spécial dans son ADN qui lui permet de soulever les foules du monde entier. On pourrait parler de la façon dont le tango est devenu la musique officielle des salles de bal au Japon pendant les années 30 ou même mentionner comment la « Macarena », après avoir été traduite dans plus de 4 000 langues, est devenue la bande originale de la Convention Nationale des Démocrates aux Etats-Unis en 1996

Même si l'on prend en compte cette popularité, la musique latine n'a jamais tenu un rôle aussi important qu'aujourd'hui dans la musique populaire. Comme l'explique Leila Cobo dans le livre « Decoding Despacito », ce phénomène s'est produit lorsque le mot « Latin » a cessé d'être perçu comme une étiquette de genre symbolisant la culture latino-américaine et espagnole pour devenir la définition même du « cool ».  

De Jose Feliciano à Daddy Yankee, la culture latine se fond dans la masse

Et ce n'est vraiment pas une surprise : depuis de nombreuses années, la culture latine se fond dans la masse. Cobo raconte l'histoire de Jose Feliciano qui, en 1970, a introduit la langue espagnole dans le top 100 du Billboard grâce à son tube bilingue « Feliz Navidad ». Depuis, chaque génération d'artistes latino à succès a ajouté sa propre épice à la sauce pour rapprocher ces cultures musicales. De Julio Iglesias qui s'est associé à Willie Nelson pour créer le titre « To All The Girls That I've Loved Before » en 1980 à Selena qui incarne l'image de la Texane mexicano-américaine des années 90, en passant par la frénésie du « Latin Boom de 1999 » qui a vu Ricky Martin, Enrique Iglesias et Shakira se classer en tête des palmarès américains. 

Cependant, nous pouvons dire que le modèle de musique latine qui a pris la tête des classements ces dernières années a trouvé son origine dans la première explosion du style reggaeton et par le succès mondial du titre « Gasolina » de Daddy Yankee en 2004. Ce qui rend ce type de musique incontournable, c'est qu'il s'avère être l'un des moyens les plus efficaces d'exprimer la combinaison des cultures musicales anglophones, latines et caribéennes. Peu étonnant quand on sait que l'ADN du reggaeton mélange l'héritage du dancehall à tout un éventail de rythmes latins, de textes espagnols aux valeurs et au style du Hip Hop américain. En d'autres termes, il s'agit d'une musique hybride incroyable, capable de connecter le monde entier ou presque avec facilité. 

L’avènement de la Pop Urbano 

Au fil des années, le reggaeton a su arrondir ses angles pour devenir ce que nous appelons aujourd'hui la Pop Urbano. C'est en se basant sur cette musique pop inspirée des rythmes Dembow que le titre « Despacito » de Luis Fonsi et Daddy Yankee (puis Justin Bieber pour un remix) est né. En 2017, le clip de ce morceau est devenu la vidéo YouTube la plus regardée de l'histoire du site et son succès phénoménal a placé la musique latino au centre de l'attention de l'industrie musicale.  

Avant l'arrivée de Despacito, les artistes latino pourtant déjà stars dans leur pays d'origine, devaient toujours chanter en anglais pour pouvoir être présents sur les ondes des radios américaines et pour attirer l'attention des grands noms de l'industrie. C'est le cas de Ricky Martin qui, après avoir secoué le monde entier et créé de gros remous dans toute l'Amérique Latine grâce à son hymne espagnol pour la Coupe du monde de football de 1998, a tout même dû passer « Livin La Vida Loca » en version anglaise pour pouvoir se produire sur la scène des Grammy's en 1999. Mais de nos jours, l'industrie de la musique vit dans un contexte bien différent. C'est maintenant chose très courante que des artistes tels que J. Balvin ou Bad Bunny, qui n'enregistrent leurs morceaux qu'en espagnol, se retrouvent en tête des palmarès mondiaux ou à la prestigieuse mi-temps du NFL Super Bowl.

La musique du futur est hybride

Un des résultats probants des plateformes de streaming musical est qu'elles ont complètement démocratisé l'accès à la musique pour révéler le goût prononcé des consommateurs du monde entier pour les rythmes latins et les chansons en espagnol. C'était probablement l'ingrédient qui manquait à la Pop Urbano de l'après-Despacito pour devenir un phénomène mondial comparable au hip hop, à la disco, à la musique électronique ou au rock des décennies précédentes.  

Cependant, nous n'avons ici que la moitié de l'histoire. Selon un article récent d’Amanda Petruschi pour The New Yorker,  on constate que l'accès des consommateurs à toute sorte de musique a défié la pertinence des genres pour définir des identités musicales. Il est maintenant courant pour les fans de musique de jongler entre différents genres au sein d'une même playlist, ou même au sein d'une même chanson. Cela nous mène à un nouveau paradigme dans lequel la musique du futur semble être créée par des artistes qui exploitent l'omniprésence de la musique latino en tant que langage international et le goût des identités musicales hybrides.  

Voici quelques exemples de la façon dont cela se produit dans le monde entier.  

Breezy - Vai

Breezy est une star montante du rap marocain, reconnu pour son style musical où se mélange allégrement les pics vocaux de Mc Bin Laden et Bad Bunny, des beats baile funk façon 2010 ainsi qu’une bonne dose de mélodies grime britanniques. Nous parlons d'une fusion musicale qui crée un point de rencontre entre la culture afro-latine, les nouveaux afrobeats et la scène rap marocaine. C'est une combinaison de styles qui nous montre un avenir musical changeant dans lequel les différentes régions du monde sont de plus en plus connectées musicalement. 

Kaydi Cain ft. Lennis Rodriguez - La Mira

Un autre exemple de ce lien inter-régional peut être retrouvé dans le travail de Kaydi Cain, une figure bien connue de la scène trap espagnole. Il a déclaré dans le passé que les liens forts qui le rattachent à la musique latino étaient en grande partie fondés sur le fait qu'environ 80 % des Latin étaient issus d'un milieu similaire au sien [c.-à-d pauvre et difficile]. Cet état d'esprit se traduit par une sensibilité particulière à créer des morceaux qui mêlent harmonieusement le reggaeton old school avec des textures électroniques teintées de subtilités pop. Il peut ainsi tisser un lien avec cette population périphérique qui lui tient à cœur tout en se connectant à un style aussi futuriste et cosmopolite que possible.  

Chung Ha ft. Guaynaa - Demente

Comme nous pouvons le voir dans un article de Jessica Roiz pour Billboard, le lien entre la K-Pop et la musique latine est également à surveiller de près. Les chansons telles que « Demente » de Chung Ha ft. Guaynaa nous montrent comment cette génération d'artistes coréens a su adopter la Pop Urbano, allant même jusqu'à chanter en espagnol avec le même swing que le feraient Mike Towers ou des habitués du genre. 

J-Hope & Becky - G Chicken Noodle Soup

Alors que le morceau de Chung Ha fait le lien musical entre la K-Pop et les amateurs de musique latine, d'autres exemples montrent que ce lien peut être beaucoup plus hybride, n'essayant pas d'adapter une culture musicale à une autre, mais en se célébrant plutôt l'une l'autre. C'est le cas de la chanson de J-Hope du groupe BTS interprétée avec Becky G intitulée « Chicken Noodle Soup ». Un twerk beat multiculturel forme le cadre de ce morceau interprété en coréen, en anglais et en espagnol.  

 

 

Qu'y a-t-il après la Pop Urbano ? 

Après avoir conquis les palmarès de la pop mondiale depuis près d'une demi-décennie, la Pop Urbano cédera bientôt sa place à un nouveau son mondial. Si nous ne savons pas encore ce qu'il sera, nous pouvons déjà nous attendre à un son hybride transrégional composé de styles de musique locaux devenant de plus en plus interconnectés et visibles au sein des plateformes musicales. Alors ne soyez pas étonné si le prochain Despacito mêle les sons baile funk aux paroles hindi-anglaises sur un fond de trompettes mariachi.

Pour rappel : « la musique du futur est hybride ».